Jean-Marc Nègre est sonographe : cela signifie qu'il enregistre des sons.

Mais il ne s'agit pas de n'importe quels sons. Il s'agit de condensés de mémoires, véhiculés par des voix humaines : celles d'hommes et de femmes qui, nés dans les premières années du vingtième siècle, sont les dernières pouvant encore témoigner directement d'un monde qui disparaît peu à peu sous nos yeux. Ce monde est celui des derniers paysans, dont la haute civilisation s'éteint sans bruits depuis un peu plus d'un demi-siècle, étouffée sous le matelas clinquant des nouvelles technologies, des medias, de la mécanisation croissante du monde, de la simultanéité des échanges, et de la toute-puissance de l'économie marchande.

Dans ces villages parfois reculés, Jean-Marc Nègre recueille les propos d'anciens qui vécurent leur enfance dans un monde aujourd'hui incompréhensible à beaucoup - une enfance dont il n'est parfois pas certain qu'elle ait été, à beaucoup d'égards, très différente de celle d'un gamin du seizième siècle, ou même du treizième.

Une fois nos vies vécues, il y a deux types de disparitions : la disparition individuelle, qui est le lot de chacun, et l'autre, la collective, qui est réservée aux races et peuplades décimées par les guerres, les conquêtes, ou, moins violemment, par le simple cours de l'Histoire.

C'est à cette double disparition que nous assistons dans nos campagnes et nos villages de montagne depuis un demi-siècle environ. Les hommes et les femmes qui y naquirent avant la seconde guerre mondiale (leurs aînés, qui connurent la première, ne sont pour la plupart plus là) sont les derniers témoins d'une civilisation en voie d'extinction, les derniers dépositaires d'une expérience du monde qui déjà n'a plus cours. Leurs épreuves quotidiennes, les inflexions de leurs voix, les ombres que portaient leurs mots, l'imaginaire qui les nommait, la réalité qui les a construits, leurs parlers, leurs savoirs, leurs rêves, sans doute, sont en train de disparaître.

Tout cela mériterait une muséographie rigoureuse, afin d'édifier les générations futures. C'est dire si l'entreprise de Jean-Marc Nègre est à plusieurs égards essentielle : un micro à la main, il consigne le frémissement des vies passées, les multiples anecdotes et expériences qui témoignent directement d'un monde agonisant, un monde que, pour certains d'entre nous, nous avons connu enfants, et dont personne bientôt, sans son initiative, ne pourrait plus se faire le dépositaire direct. C'est très exactement ce qu'on appelle un travail de mémoire, dont l'émouvante nécessité n'a d'égale que l'urgence.


Christian Garcin a publié des romans, des nouvelles, des poèmes, des essais, des récits de voyages, ainsi que quelques livres inclassables (lexiques, évocations littéraires ou picturales, fictions biographiques) aux éditions Gallimard, L'Escampette et Verdier. Derniers titres parus : La piste mongole (roman, Verdier 2009), Carnet japonais (récit de voyage, L'Escampette 2010) , Des femmes disparaissent (roman, Verdier 2011)